OMAGH : Notre interview de l'homme dont le combat est porté à l'écran...

A l'occasion de la sortie de Omagh, un film produit par Paul Greengrass (La Mort Dans La Peau), l'homme dont le combat est porté à l'écran, Michael Gallagher, s'est rendu en France. Récit d'une rencontre avec un personnage exceptionnel.

Portrait…

La ressemblance physique de Michael Gallagher avec l'acteur Gerard Mcsorley n'est pas frappante. Mais lorsqu'il commence à parler, on retrouve tout de suite la discrétion et l'humanité que l'on avait vues dans le film. Michael Gallagher est un enfant de l'Irlande. Né près du Donegal dans l'actuelle République d'Irlande, il déménage quelques années plus tard en 1958 à Glasgow, en Ecosse. En 1968, sa famille et lui reviennent en Irlande du Nord cette fois. Cette année est celle du début des « Troubles », terme pudique qui qualifie la guerre civile en Irlande du nord. En 1984, il perd son frère, ancien membre des forces de sécurité et marié à une Protestante, assassiné par des membres de l'IRA. Quinze ans plus tard, son fils périt dans l'explosion d'une bombe que l'on attribue à l'IRA véritable. Malgré la souffrance qui l'habite, il reste profondément convaincu que la violence et l'extrémisme ne panseront jamais ses blessures.

Avant que Paul Greengrass et Guy Hibbert décident d'en faire un film, l'attentat du 15 août 1998 a été très médiatisé. D'abord parce qu'il a causé plus de trente morts, mais aussi parce qu'il est survenu quatre mois après l'accord de paix historique, dit du Vendredi Saint. Une relation qui n'a pas été facile à appréhender.
Tous les médias d'Europe et d'Amérique étaient là après Omagh. Il s'agissait d'une affaire publique très médiatisée. Quand un proche de votre famille meurt, vous faites le deuil en privé, avec votre famille. Nous, nous avions tous les journalistes. Le souvenir que j'avais d'eux remonte à la mort de lady Diana, les paparazzis, la pression des journalistes qui sont à l'affût du moindre scoop. Après l'attentat, quand nous nous sommes retrouvés face à un nombre impressionnant de journalistes, j'ai réuni ma femme et mes deux filles. Nous avons conclu qu'il valait mieux parler aux médias pour éviter que d'autres - des politiciens par exemple - s'approprient notre histoire, notre douleur. Nous étions les mieux placés pour parler de la mort de notre fils, nous ne voulions pas avoir raté l'opportunité de parler.

A travers le film, on voit à quel point il est difficile de faire face à une telle médiatisation, d'être présent pour répondre à toutes les questions et en même temps, de réapprendre à vivre après la mort d'un enfant.
Ça a été nécessaire et ce n'est pas si dur finalement, sauf quand nous parlons de chose trop intime. Mais nous étions un petit nombre qui avons accepté de parler et cela a permis à ceux qui n'étaient pas prêts ou qui refusaient, de ne pas avoir à affronter les journalistes. Nous avons fait en sorte d'avoir le plus d'influence possible car notre histoire devait être racontée.

Michael Gallagher ne tient pas le discours souvent entendu sur les journalistes sans morale à la recherche de la meilleure couverture aux dépends de la vérité.
99.9% des journalistes ont fait correctement leur travail. Ils ont joué et jouent un rôle très important car ils permettent de véhiculer une histoire qui mérite d'être connue, celle des terribles effets de la violence terroriste et du combat que notre association mène.

OMAGH - le film -, s'inscrit dont dans cette démarche, à savoir rendre compte de l'incapacité de la justice à juger les coupables. Don Mullan, le producteur, est le premier à avoir contacté Michael Gallgher et son groupe de soutien et d'entraide d'Omagh.
Don Mullan vit à Dublin mais est originaire de Derry [la ville où se sont déroulés en 1972 les événements du Bloody Sunday (ndlr)]. Il s'est trouvé dans la manifestation du dimanche sanglant et a écrit un livre à ce propos. Don Mullan, qui m'a contacté, a proposé à Paul Greengrass l'idée de raconter mon histoire. Puis tous les membres de l'association ont rencontré les deux scénaristes. L'une des conditions que nous avons données à Paul Greengrass était de faire un film aussi authentique que possible. Guy Hibbert faisait le lien entre la production et nous. Il s'assurait que nous approuvions ce qui s'écrivait. Cela n'aurait pas fonctionné si nous n'étions pas d'accord. Il nous posait des questions sur les moindres détails, du décor aux vêtements que l'on portait, pour que tout soit le plus vrai possible.

L'aisance avec laquelle Michael Gallagher s'exprime prouve son habitude à faire face aux innombrables questions des journalistes. Mais même s'il est dans l'arène médiatique depuis 1998, son histoire, sa vie privée aussi, se retrouvent sur le grand écran à travers le comédien Gerard Mcsorley.
C'était étrange de voir quelqu'un reproduire ses faits et gestes. Le film retrace plus ou moins ce que j'ai fait. Il y a évidemment des choses qui sont légèrement différentes pour que le scénario ait un sens cohérent. Il était nécessaire de concentrer en deux heures des mois et des mois de lutte. Mais dans l'ensemble, l'histoire est très similaire, toutes les tensions, les problèmes que l'on voit dans le film se sont réellement produits.

Ce que l'on voit dans le film est donc au plus proche de la réalité. Rien n'a été fait pour exagérer ou occulter la réalité. La rencontre très importante avec Gerry Adams, le leader du parti républicain, le Sinn Féin est un moment crucial du film qui a été relaté avec un grand souci de vérité.
J'aurais bien aimé savoir ce qu'il a pensé du film. En tous cas, la scène est telle que nous l'avons vécue. Je lui ai dit « Je suis sur que vous comprenez pourquoi je ne vous serre pas la main. Je ne veux pas que l'on représente cela comme un accord de quelque sorte que ce soit. » A la fin de l'entretien, il a dit aux journalistes de la BBC qu'il ne compromettrait personne car il n'a pas confiance en la police. C'est à ce moment que je me suis rendu compte que notre lutte était plus honorable que la sienne, celle d'un politicien. Nous voulons la justice. Lui aussi demande mais pour certaines causes qu'il choisit, pas pour toutes.

Alors qu'en Europe, et en France notamment le conflit en Irlande du Nord est peu ou mal connu, Michael Gallgher qui défend avec conviction ce long-métrage voit en lui une portée universelle.
Le terrorisme est omniprésent de nos jours, notamment dans les médias. C'est un problème qui affecte toute les populations du monde entier. Lors d'un festival de cinéma en Belgique dans lequel on présentait OMAGH, un professeur m'a dit : « ce film doit être montré dans chaque école pour montrer aux gens ce qu'entraîne la violence, comment il détruit des familles entières. » C'est ça le pouvoir du terrorisme, il tue plus que les personnes lors d'une explosion. Ils séparent des familles car la mort peut souder mais aussi diviser des familles à jamais. Dans cet objectif de témoignage, nous ne voulions d'un film hollywoodien qui maquille la vérité avec des effets en tous genres. C'est pour cette raison notamment qu'il n'y a aucune musique durant le film. Elle n'apparaît qu'à la fin, lors du générique avec la chanson de Juliet Turner, « Broken things ». Cette jeune chanteuse irlandaise l'a chanté lors de la journée de deuil nationale qui a eu lieu une semaine après l'attentat. Toute l'Irlande s'est arrêtée et recueillie ce dimanche là. Plus de 4000 personnes ont manifesté dans les rues de Omagh. Sa chanson est devenu le symbole de notre souffrance. Elle est simple et authentique comme ce film.

Certes, en faisant la promotion de OMAGH, Michael Gallagher fait aussi celle de son association. Mais son groupe rend compte de l'aveuglement de la violence terroriste que ce soit en Ulster ou ailleurs. Une cause qui mérite largement un film. Ce long-métrage témoigne au cinéma de l'intelligence et du courage de ceux qui sont les premières victimes de la guerre : les civils. Michael Gallagher ne peut qu'en être satisfait.


=> Voir la fiche complète d'Omagh

Propos recueillis par Samya Yakoubaly (Paris, mars 2005)

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