LE PONT DE LA RIVIERE KWAI Le chef d'un village de Ceylan surveillait le nouveau pont, immense et impressionnant, qui venait de prendre forme dans cette jungle hostile. Les hommes de son village avaient participé à sa construction. Pour en éloigner les mauvais esprits, les danseurs avaient effectué la rituelle danse du diable, les prêtres avaient murmuré des incantations, lancé des noix de coco, arrosé le pont de jus de citron vert et accroché des guirlandes de feuilles de bétel, au son des tambours. "Maintenant", avait dit le chef au producteur hollywoodien Sam Spiegel, pour qui le pont avait été construit, "les esprits protégeront votre pont pour toujours." Sans que le chef s'en rendît compte, ses paroles étaient teintées d'ironie. Mais comment aurait-il pu comprendre que Spiegel et son équipe de spécialistes n'avaient qu'une idée en tête : faire sauter le pont le plus magistralement du monde pour la scène capitale d'un nouveau film, LE PONT DE LA RIVIERE KWAI? Huit mois de travail 1 500 arbres gigantesques abattus dans la jungle, débités en poutres, transportés par quarante-huit éléphants jusqu'au site de construction, enfoncés dans le sol pour donner corps au plus imposant ouvrage jamais réalisé à Ceylan (130 m de long sur près de 28 m de haut) pour un coût de plus de 250 000 dollars allaient partir en fumée, une semaine après, pour une scène de trente secondes au cours de laquelle 1 000 tonnes de dynamite allaient détruire le pont au moment précis où une locomotive tirant six wagons le traversait. Même le train avait soigneusement été préparé. Sam Spiegel l'avait acheté au gouvernement ceylanais qui l'avait obtenu d'un maharadjah indien. Lorsque le producteur le reçut, il venait d'être mis en retraite après soixante-cinq années de bons et loyaux services. Spiegel le restaura entièrement et fit poser un kilomètre et demi de voie ferrée pour amener le train au pont. Puis des experts des Industries Chimiques Impériales, spécialement venus d'Angleterre, firent sauter le pont et le train, les réduisant en pièces, devant les objectifs de six caméras Cinémascope et Technicolor. Il ne s'agissait pas de maquettes, tout devait parfaitement fonctionner car il ne pouvait y avoir de seconde prise. L'explosion aurait pu être filmée avec un pont et un train en modèle réduit, grâce à un trucage photographique, dans le confort d'un studio hollywoodien, pour un coût et des efforts moindres. Elle fut réalisée à 17 000 km d'Hollywood, dans la chaleur équatoriale de Ceylan, pour porter ce que le producteur appelait "le sceau de l'authenticité". "L'authenticité," disait-il "est nécessaire pour véhiculer l'expérience émotionnelle d'une histoire. Il est possible de simuler cette expérience dans un studio hollywoodien mais cela ne susciterait pas la même émotion auprès du public." Cette quête d'authenticité avait déjà conduit Sam Spiegel en Afrique pour African Queen, qu'il avait produit en 1951 et sur les quais de New York pour Sur les quais, film sorti en 1954 et récompensé par ses pairs. Il fut probablement dans les années 1950 l'un des producteurs les moins physiquement présents à Hollywood. Alors qu'on lui demandait une fois "Avez-vous un foyer ?", il aurait répondu "Oui, dans une valise". En 1956, la valise est partie pour Ceylan, à 17 000 km d'Hollywood, pour LE PONT DE LA RIVIERE KWAÏ. L'envie de filmer cette histoire naquit dans l'esprit de Spiegel en 1954. Il était en Europe pour la promotion de Sur les quais. À Paris, en route pour Londres, sa curiosité fut piquée par les critiques d'un roman, Le Pont de la rivière Kwaï, d'un écrivain français Pierre Boulle. Sam Spiegel s'en procura un exemplaire qu'il lut entre Paris et Londres. Le roman relatait un épisode réel de la Seconde Guerre mondiale, la construction d'une voie de chemin de fer par des prisonniers de guerre utilisés comme forçats par les Japonais pour relier Singapour au Siam et à la Birmanie en passant par la Malaisie. La voie ferrée fut sinistrement surnommée "la Voie de la Mort" parmi les prisonniers de guerre britanniques uniquement, 100 000 hommes y laissèrent la vie. Immédiatement après avoir lu le roman, Spiegel revint à Paris et obtint rapidement les droits d'adaptation de l'auteur et de son éditeur pour le moins surpris. Il confia également l'écriture du scénario à Michael Wilson et Carl Foreman. Trois années s'écoulèrent alors entre cet instant et la sortie du film. Entre temps, Spiegel fit quatre fois le tour du monde, recherchant assidûment la perfection pour la distribution, le décor, la direction, la photographie. Londres, New York, Tokyo, Bangkok, Colombo quelques-unes des nombreuses destinations où sa mission le porta. Les personnages de cette histoire étaient américains, anglais, japonais et siamois. Les coupures de presse de l'époque révèlent que Spiegel contacta certains des plus célèbres acteurs. Il confia finalement le rôle des quatre protagonistes clés à William Holden, Alec Guinness, Jack Hawkins et, à la surprise générale, à un jeune acteur new-yorkais de 23 ans, venu du théâtre, Geoffrey Horne. S'assurer de leur participation ne fut pas une mince affaire. Très en vogue, les trois acteurs vedettes étaient particulièrement demandés depuis quelques années ; chacun d'eux avait des engagements et de nombreuses autres offres. Ainsi, bien que Spiegel eût commencé à chercher ses acteurs en 1955, il n'obtint le consentement de Guinness et Holden qu'à l'automne 1956, un an et demi plus tard. A cette époque, le temps commençait à compter. Les deux hommes étaient attendus à Ceylan quelques semaines après avoir signé leur contrat. S'ils n'avaient pas signé et s'ils n'étaient pas partis pour Ceylan sur place, une équipe entière aurait dû faire face à un retard très onéreux et la production aurait été arrêtée. Jack Hawkins fut la première vedette engagée pour jouer le rôle de Warden, un commando britannique à la tête d'une petite unité de courageux soldats envoyés dans la jungle grouillant d'ennemis pour paralyser l'effort de guerre japonais et faire sauter le pont de la rivière Kwaï. Fin septembre 1956, Alec Guinness se laissa persuader par Spiegel que, même si le monde le connaissait essentiellement comme comédien dans la plupart de ses films, de Noblesse Oblige à Tueurs de dames en passant par De l'or en barres et L'Homme au complet blanc, les spectateurs l'apprécieraient dans le rôle du sévère et honorable colonel Nicholson. Prisonnier des Japonais, Nicholson décide de participer avec ses hommes à la construction du pont sur la rivière Kwaï pour les Japonais afin de leur prouver qu'eux, les prisonniers, sont dignes de la discipline. Guinness avait refusé ce rôle plusieurs fois. En désespoir de cause, Sam Spiegel prit l'avion pour Londres où Guinness jouait une comédie au théâtre, Hotel Paradiso. Spiegel l'invita à dîner après la représentation. Même s'il n'arrêtait pas de dire que ce n'était pas une bonne idée, Guinness accepta, l'éloquence de Spiegel ayant uvré avant la fin du repas. Après avoir fait signé Guinness et convaincu James Donald, impressionnant frère du peintre dans La Vie passionnée de Van Gogh, d'incarner un médecin britannique dans le camp de prisonniers Spiegel repartit pour Ceylan. Il observa les progrès de l'équipe qui avait construit le pont pendant près de huit mois, vérifia le découpage technique du tournage et s'entretint avec le réalisateur David Lean qu'il avait engagé pour LE PONT DE LA RIVIERE KWAÏ après avoir apprécié son talent dans Ceux qui servent en mer, Les Grandes Espérances (première apparition cinématographique d'Alec Guinness), Brève Rencontre, Breaking The Sound Barrier et Vacances à Venise. Le pont était prêt ; le tournage de préproduction devait débuter le 1er octobre. Des copies du script définitif en main, Spiegel reprit l'avion en direction de l'Est cette fois. À Tokyo, il engagea Sessue Hayakawa, célèbre pour ses rôles de méchant dans les films muets hollywoodiens, pour personnifier le chef japonais, en charge du camp de prisonniers où Guinness et ses hommes sont détenus. Spiegel regagna ensuite Hollywood où il laissa une copie du script à William Holden. Le lendemain matin, Spiegel reçut un appel de l'acteur, lui annonçant qu'il acceptait de tourner dans ce film. William Holden, numéro un du box office hollywoodien selon une enquête réalisée auprès des exploitants, interpréta le seul rôle majeur d'un Américain dans LE PONT DE LA RIVIERE KWAÏ : un 'marine' qui s'échappe du camp de prisonniers au début du film et revient avec une unité commando britannique dans l'intention de détruire le pont. Il fallait encore trouver un jeune acteur pour interpréter le commando qui accompagne Holden et Hawkins dans l'attaque du pont, même s'il est extrêmement sensible et a peur de tuer un homme. Spiegel avait rencontré près d'une centaine de jeunes hommes, en vain. Quittant Hollywood pour New York, Spiegel se rendit dans les bureaux de Columbia Pictures, qui distribuait ses films, pour assister à la projection de The Strange One, film dramatique qu'il avait produit, inspiré d'un roman de Calder Willingham End As a Man. Là, dans le rôle peu important d'un cadet d'une école militaire qui est vaincu et disgracié, Spiegel vit Geoffrey Horne et fut saisi par l'expressivité de son jeu. Dans une de ses propres productions, Spiegel, étonné, venait de trouver son jeune soldat. Peu après, Horne partait pour Ceylan. Sur l'île, Spiegel n'eut aucun mal à trouver des figurants : des planteurs, hommes d'affaires, bijoutiers qui seraient les soldats britanniques de Guinness dans le camp de prisonniers. Des marins ceylanais du port de Colombo rejoignirent également la troupe. En tout, trente-sept nationalités étaient représentées parmi les interprètes. Certains de ces hommes avaient même servi en Chine, en Birmanie ou en Inde lors de la Seconde Guerre mondiale. Dans les coulisses, les villageois de Kitulgala et d'autres ceylanais construisaient le pont sous la direction de l'une des entreprises d'ingénierie de l'île. Si, dans le film, le camp de prisonniers est à quelques mètres du pont, il était en réalité situé à plusieurs kilomètres. Lean et Spiegel avaient en effet trouvé une carrière abandonnée près du village de Mahara qui possédait l'aspect lugubre, sec et brûlé recherché et ce fut là qu'il décidèrent de tourner les scènes du camp de prisonniers. Perfectionniste, Lean parcourut l'île à la recherche des sites appropriés. Il fit 250 kilomètres pour filmer un coucher de soleil ou encore 80 kilomètres pour une brève séquence. Spiegel s'assura de la coopération du gouvernement ceylanais qui proposa certaines de ses troupes militaires comme figurants, aida au transport de l'équipement et ordonna même à des soldats de participer à la construction du pont dans le cadre de manuvres. La Royal Air Force prêta des parachutistes pour les scènes de largage et L.E.M. Perowne, général de division de l'armée britannique, membre d'un commando en Extrême-Orient lors de la Seconde Guerre mondiale, servit de conseiller technique pour les affaires militaires britanniques sur le film. Le gouvernement japonais participa également au film, en apportant une aide technique pour les scènes dans le camp de guerre. Spiegel avait soumis le script au gouvernement japonais pour approbation et avait convaincu les responsables que le film n'allait pas être un document cinglant et vindicatif contre les Japonais mais une réflexion sur la folie générale et l'inutilité de la guerre. Les derniers mots du PONT DE LA RIVIERE KWAÏ sont prononcés par le médecin britannique qui contemple les dégâts et les morts après la destruction du pont. "Folie", s'écrie-t-il. "Folie". David Lean et son équipe passèrent presque une année à Ceylan. La construction du pont débuta aux premiers jours du printemps 1956 et fut achevée fin septembre. Après le début du tournage de préproduction, le 1er octobre 1956, le tournage avec les vedettes commença en novembre. Guinness arriva à Ceylan à cette époque et Holden le rejoignit fin décembre. Le tournage nécessita près de huit mois, finissant en mai. Guinness, l'homme qui dans le film se dévoue avec une ferveur quasi religieuse à construire un pont dans les règles de l'art n'eut pas à connaître l'angoisse de le voir exploser. Toutes ses scènes ayant été tournées avant l'explosion, il repartit pour Londres où un autre projet l'attendait. Le pont était non seulement plus haut que tout autre ouvrage à Ceylan mais il était également, aux dires de Spiegel, le plus grand décor jamais construit pour un film, dépassant même les Portes de Tanis que Cecil B. DeMille avait fait ériger en Égypte pour Les Dix Commandements. La conception du pont portait également le sceau de l'authenticité. Lors des deux années de recherche que Lean et son équipe consacrèrent au film, un homme vint les voir avec un morceau de papier de riz décoloré qui avait été sorti en fraude de Birmanie lors de la guerre. Sur le papier étaient noté les détails et un croquis d'un pont de la Voie de la Mort, qu'un commando aurait dû récupérer afin de trouver le pont et le faire sauter. Ce croquis servit de modèle au pont construit pour le film. Dans leurs recherches, Lean et son équipe interrogèrent également des centaines d'anciens prisonniers de guerre qui avaient travaillé sur la Voie de la Mort. Les récits de leurs expériences furent souvent incorporés au scénario. Aussi longue et prenante que fut cette préparation, Spiegel ne fit rien pour l'accélérer. Bien que le coût du film s'élevât en définitive à 3 millions de dollars, Spiegel maintint résolument qu'il voulait un bon film et non un film bâclé. À Kitulgala, où se trouvait le pont, il fit construire un luxueux camp pour héberger son équipe. "La vie peut être très dure dans la jungle" affirmait Spiegel en connaissance de cause, d'après son expérience du tournage de African Queen. "Cette fois, nous aurons droit au confort." Les membres de l'équipe reconnaissants baptisèrent le camp "Glen-Spiegel". Dans la "Vallée-Spiegel", certains soirs, Spiegel programmait des séances et invitait des enfants des villages voisins, propres et vêtus de leur plus beau sarong ou sari, à voir le premier film de leur vie. Pour les Ceylanais, voir des aventures à l'écran était presque moins excitant que suivre les aventures d'une équipe de cinéma évoluant autour d'eux. De même pour l'équipe, LE PONT DE LA RIVIERE KWAÏ fut une aventure, avec son lot d'épreuves, voire de tragédies. L'assistant réalisateur, John Kerrison, fut tué dans un accident sur l'une des routes peu carrossables de Ceylan. Un maquilleur fut sérieusement blessé dans ce même accident. L'état des routes fut également à l'origine de l'accident de moto dont fut victime un caméraman. De nombreux figurants, au garde à vous dans le camp de prisonniers, furent assommés par la chaleur et souffrirent même d'insolation. Un cascadeur, nageant dans les rapides de la rivière, échappa de peu à la noyade dans les courants traîtres. Deux hommes qui essayèrent de le récupérer durent également être sauvés. Insistant pour nager dans ces mêmes rapides au lieu de laisser faire les cascadeurs, William Holden et Geoffrey Horne effectuèrent une scène dangereuse qui se déroula sans encombre mais dont Horne ressortit avec de profondes coupures sur les jambes. Une nuit, un camion transportant de l'essence prit mystérieusement feu à quelques mètres du pont, truffé de dynamites pour la scène capitale. Le chauffeur sauta du véhicule en flammes qui poursuivit sa course en direction du pont. S'il explosait sur le pont, les mois de travail passés à le construire partiraient en fumée. Les hommes de l'armée ceylanaise stationnée sur place pour protéger le pont contre tout sabotage risquèrent leur vie pour détourner le camion et le diriger vers un ravin. Il atterrit dans la rivière où il explosa, suffisamment loin du pont. D'autres problèmes, moins effrayants mais qui ralentirent néanmoins l'efficacité de l'équipe du film, eurent lieu lors du tournage du PONT DE LA RIVIERE KWAÏ. Un événement aussi distant que la nationalisation du Canal de Suez par le président égyptien Nasser dans l'été 1956 eut des répercussions directes sur le film. Le matériel qui devait parvenir à Ceylan par bateau via le canal dû être envoyé par avions spécialement affrétés. À Ceylan, il n'était pas possible de développer les rushes de la journée. Ils devaient être expédiés par avion à Londres, développés puis renvoyés à Ceylan où le producteur et le réalisateur pouvaient les visionner et décidaient si des prises devaient être refaites. Spiegel dut faire creuser des marécages spécialement pour le film. Même s'il y a des marécages à Ceylan, ils étaient considérés comme trop dangereux pour que Holden, Hawkins, Horne et les quatre actrices siamoises les traversent. Les acteurs étaient immanquablement couverts de sangsues qui devaient rapidement être enlevées. Une scène fut tournée un après-midi alors que la rivière était verte. Le lendemain matin, la rivière était jaune, remplie de boue et de limon à la suite d'un orage survenu dans la nuit. Du colorant vert fut versé dans l'eau et le tournage reprit. Les pluies différèrent considérablement la production, à une période de l'année où d'après les Ceylanais le temps était généralement sec. Spiegel avait fait construire un barrage sur la rivière pour contrôler le niveau des eaux. Néanmoins, une scène qui ne pouvait être tournée que dans très peu d'eau fut retardée pendant onze jours sans que d'autres scènes puissent être filmées pour autant les précipitations ayant fait monter le niveau des eaux à plus de deux mètres de haut. Un autre problème, moins dramatique, concernait la lune. Le croissant de lune, vu depuis Ceylan, a la forme d'une gondole dans le ciel au lieu de se dresser sur sa pointe comme dans l'hémisphère Nord. La lune a par conséquent dû être filmée en tournant d'un quart la caméra pour que le public américain et britannique ne soit pas déconcerté. Finalement, après des mois de préparation, de précision et de minutie, la scène capitale du PONT DE LA RIVIERE KWAÏ put être tournée : l'explosion du pont. Elle fut programmée pour le 11 mars 1957. Six caméras furent installées pour filmer l'explosion de près sans être endommagées. Il fut également prévu que les caméramans laisseraient leur caméra quelques instants avant l'explosion et iraient se mettre à l'abri. Ces abris étaient reliés par câble à une tranchée centrale où se trouvait Sam Spiegel et les caméramans n'avaient qu'à appuyer sur un bouton pour signaler qu'ils étaient hors de danger. Spiegel pouvait alors donner l'ordre de faire sauter le pont. Une erreur humaine coûta presque à Spiegel tous ces mois d'efforts et d'investissement financier. Dans l'excitation, un caméraman oublia d'appuyer sur le bouton. De plus en plus consterné, Spiegel attendit ; tous les autres caméramans avaient signalé être à couvert. Le train qui devait être détruit avec le pont se rapprochait. Que devait faire Spiegel ? Il s'agissait du tournage de la plus grande scène du film mais si un caméraman n'avait pas regagné son abri, il pouvait être encore trop près du pont pour être blessé, voire tué. Spiegel ne donna pas l'ordre de déclencher l'explosion : le train traversa le pont, continua sur les quelques mètres de voie ferrée posés au-delà du pont avant de sortir des rails. L'équipe dut travailler toute la journée et toute la nuit pour réparer les dégâts. On utilisa des éléphants pour remettre le train sur les rails et le ramener à son point de départ. Le lendemain matin, l'explosion eut bel et bien lieu. Aucune erreur humaine ne vint interférer cette fois. Spiegel obtint une escorte policière pour transporter la pellicule de l'explosion à l'aéroport de Colombo, à quatre-vingt-dix kilomètres de là. Le métrage fut transporté à Londres dans trois avions différents afin d'être sûr qu'une partie pour le moins arriverait sans problème. À Kitulgala, après la destruction du pont, les chasseurs de souvenirs envahirent les décombres. Certains prirent du bois d'uvre et s'en servirent pour construire des clôtures et des hangars. Les ferrailleurs s'intéressèrent à ce qu'il restait du train et le courant de la rivière se chargea du reste. Quant aux villageois, on dit qu'ils sont encore nombreux à se rendre sur le site pour le contempler. Ils regardent le décor et ne comprennent toujours pas pourquoi après avoir fait construire un pont, on veut le détruire ni pourquoi après avoir tracé une route sur une colline, on l'abandonne.
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